Il y a des trajectoires qui ne se mesurent pas uniquement en levées de fonds, en nombre d’utilisateurs ou en parts de marché. Des trajectoires qui s’évaluent à l’aune de l’empreinte laissée sur un écosystème, sur une génération, sur une manière de penser l’avenir.
Nelly Chatue-Diop faisait partie de ces rares profils.
Fondatrice et CEO d’Ejara, fintech panafricaine spécialisée dans l’investissement et l’épargne digitale, elle s’est éteinte ce 8 janvier 2026, laissant derrière elle bien plus qu’une entreprise : une vision, une exigence et une certaine idée de la responsabilité entrepreneuriale en Afrique.
Ingénieure de formation, passée par les environnements les plus exigeants de la data et de la finance en Europe, diplômée d’un MBA HEC Paris – London Business School, Nelly Chatue-Diop n’a jamais incarné la figure caricaturale de la « startuppeuse inspirante ».
Elle était d’abord une technologue rigoureuse, une stratège, quelqu’un qui comprenait les systèmes avant de vouloir les transformer.
Ce qui la distinguait, cependant, était sa capacité à reconcilier sophistication technologique et réalité africaine. Là où beaucoup importaient des modèles pensés ailleurs, elle a très tôt compris que l’enjeu n’était pas seulement d’innover, mais de rendre l’innovation utile, accessible et crédible pour des millions de personnes historiquement exclues des circuits financiers classiques.
Elle posait une question simple, mais profondément politique au sens noble du terme : qui a réellement accès à l’investissement en Afrique francophone, et à quelles conditions ?
En permettant à des utilisateurs d’épargner et d’investir à partir de montants modestes, via une application pensée pour les usages locaux, Ejara a progressivement bâti une communauté de plus de 200 000 utilisateurs, tout en levant plus de 10 millions de dollars auprès d’investisseurs internationaux de référence.
Mais au-delà des chiffres, Ejara incarnait une ambition plus large : faire entrer l’Afrique francophone dans la conversation mondiale sur la finance numérique, avec ses propres codes, ses contraintes réglementaires, et sa dignité.
Une femme dans un secteur qui ne lui faisait pas de cadeaux
Être une femme, africaine, à la tête d’une fintech opérant dans la crypto-finance et les services financiers régulés, n’allait jamais de soi.
Nelly Chatue-Diop ne s’est pourtant jamais enfermée dans un discours victimaire. Elle avançait avec une autorité calme, une légitimité construite sur la compétence, et une parole mesurée, mais ferme.
Son entrée progressive dans les cercles de gouvernance financière, notamment sa nomination comme administratrice indépendante d’une banque en restructuration, témoignait de cette capacité rare à faire le pont entre innovation et institutions, entre rupture et stabilité.
Un héritage qui dépasse Ejara
La disparition de Nelly Chatue-Diop pose aujourd’hui une question essentielle à l’écosystème entrepreneurial africain :
que faisons-nous des visions lorsque leurs architectes disparaissent ?
Son héritage ne se limite ni à Ejara, ni à ses fonctions officielles. Il réside dans cette idée qu’innover en Afrique impose une responsabilité morale, que la technologie n’est pas neutre, et que la finance peut, et doit être un levier de souveraineté individuelle.
Pour de nombreuses jeunes femmes, elle restera aussi la preuve qu’il est possible d’occuper des espaces réputés hostiles sans renoncer à son identité, ni à son exigence intellectuelle.
Ce que son parcours nous oblige à regarder en face
En disparaissant trop tôt, Nelly Chatue-Diop nous rappelle une vérité inconfortable :
les leaders africains de la nouvelle économie ne sont pas interchangeables.
Ils portent des visions fragiles, souvent solitaires, qui méritent d’être protégées, relayées et institutionnalisées.
Son parcours appelle à plus de transmission, plus de structuration, et peut-être aussi à repenser la manière dont nous accompagnons celles et ceux qui portent des projets systémiques.
Nelly Chatue-Diop n’était pas seulement une fondatrice de fintech.
Elle était une bâtisseuse de possibles.
Et cet héritage, lui, demeure.